ICO de Gnosis : irrationalité du marché ?

Une levée de fonds fulgurante

En 10 minutes et 48 secondes seulement – 37 blocs minés sur la blockchain d’Ethereum – la startup Gnosis, qui développe une plateforme de marchés prédictifs, a rempli l’une des deux conditions nécessaires pour clôturer son financement participatif : lever l’équivalent de 12,5 millions de dollars d’investissement.

L’article dédié fut publié deux heures avant le début de cette ICO bâtie sur un modèle original, les enchères hollandaises. Le schéma suggéré par Alex Van de Sande était censé favoriser la distribution des tokens entre petits et gros investisseurs. Le prix de départ, fixé à 0.6 ETH (environ 30$) semblait suffisamment élevé pour laisser au marché le temps d’établir un prix de sortie avantageux.

Les trois plus grosses transactions ont été effectives dès la génération du premier bloc suivant le début de la crowdsale, en utilisant les smart-contracts déployés aux adresses suivantes :

0xdA5C805CFCf76CCc44BA616e0898ef1E33286063 :

77 777.7 ETH, soit 31% des fonds, provenant d’une adresse unique.

0x6dBE4988a9DdD46967bec08c9f2e400ea258D964 :

38,157.06 ETH, soit 15% des fonds provenant de 327 adresses uniques.

0x19076Bd01E86fA3D76334e27D4b8E6789688A42d :

9,176.82 ETH soit 4% des fonds provenant de 9 adresses uniques.

Ces trois transactions totalisent à elles seules 50% des fonds récoltés. Les smart-contracts de type BiddingRing et ProxySender ont permis de planifier l’exécution des transactions vers l’adresse du contrat qui gérait les enchères hollandaises dès le début de la crowdsale; elles ont ainsi été minées immédiatement.

En étudiant le smart-contract gérant l’ICO (0x1d0DcC8d8BcaFa8e8502BEaEeF6CBD49d3AFFCDC), on dénombre environ 620 participants possédant la deuxième moitié des GNOs vendus.

Les GNO tokens sont quelque peu centralisés…

Comment justifier un tel empressement, totalement contradictoire avec le système d’enchères descendantes qui devait inciter le marché à attendre que le prix du GNO soit abordable pour acheter ? J’avancerai trois hypothèses.

Le comportement irrationnel des acteurs économiques

Victor Lustig, l’homme qui a vendu la tour Eiffel.

Il s’agissait du point final de l’article consacré à cette étrange ICO : en cas de comportement irrationnel des investisseurs (dans notre cas, acheter en masse à un prix trop élevé), les tokens se retrouveraient centralisés entre quelques “baleines” (qu’il s’agisse d’investisseurs indépendants ou en groupe, ou bien de plateformes de change) et l’équipe de Gnosis.

Il est difficile d’imaginer que de riches promoteurs soient stupides au point de ne pas comprendre le mécanisme des enchères inversées, mais c’est possible. Hypothèse plus probable, un mécanisme psychologique très répandu, la peur de rater le train – Fear Of Missing Out – qui pousse régulièrement l’investisseur trop émotif à agir avec précipitation : “Si je n’achète pas immédiatement, je n’aurai rien !”

L’Histoire est remplie d’exemples montrant que des hommes renommés et fortunés peuvent agir de façon particulièrement aberrante, en particulier sur le plan économique.

La théorie du complot

Le célèbre hibou du Bohemian Grove

Ces achats irrationnels maximisent la centralisation du GNO entre les mains de l’équipe Gnosis et favorisent évidemment cette dernière. Le fait de posséder 95% des tokens, dont la majorité d’entre eux seront gelés durant un an, assure qu’il ne sera possible de vendre qu’une toute petite partie des GNOs. Cela “protège” donc le cours du token et augmente la capitalisation totale de l’entreprise. Et si la team Gnosis était de mèche avec ces gros acheteurs (non-identifiés), afin de clore les enchères au plus vite, en les récompensant plus tard pour leur coopération ?

Cette hypothèse paranoïaque est peu probable étant donné la solide réputation des personnes qui développent ce projet. De plus, pour qu’elles sortent gagnantes d’une telle opération, il leur faudrait dans le futur vendre leurs tokens en masse, ce qui ne passerait pas inaperçu et tuerait probablement le projet.

Il est également possible que les membres de l’équipe aient prévu à l’avance ce comportement irrationnel et proposé ce modèle en connaissance de cause. Comme le disait quelqu’un sur le slack de Gnosis : “comment une équipe spécialisée dans les mécanismes de consensus et les marchés prédictifs pourrait-elle à ce point ignorer la nature humaine ?”

The greater fool theory

Littéralement “la théorie d’un plus grand imbécile” : le prix d’un bien n’est pas déterminé par sa valeur intrinsèque mais par l’irrationalité des acteurs du marché et la disproportion de leurs attentes. Ainsi, même en achetant un bien surévalué, il y aura toujours un acteur encore plus crétin sur le marché pour acheter plus cher.

C’est une hypothèse tout à fait probable dans le marché de niche des ICOs. Bien avant l’affaire The DAO, il était fréquent de voir certains investisseurs misant les yeux fermés dans des projets qu’ils ne connaissaient pas, uniquement de par le buzzword “blockchain”. Ou bien encore, lors de l’apparition d’un token sur une plateforme de change, il se trouve toujours quelqu’un prêt à l’acheter à un prix exorbitant : par exemple, lors de l’introduction de Lisk sur Poloniex, le greatest fool a acheté le token au prix de 1 BTC pour 1 LSK (aujourd’hui, 1 LSK = 0.39$).

Ainsi, même en achetant des GNOs au prix d’environ 30$, lorsqu’ils seront échangeables sur les plateformes, au vu de la rareté du token, son cours pourrait facilement monter – rareté artificielle car les 8 495 410 GNOs détenus par la Fondation Gnosis ne sont gelés que pour un an.

Il faut également prendre en compte le fait qu’aucune des “baleines” ou des membres de l’équipe (qui possèdent 70% de la capitalisation disponible) n’a intérêt à vendre ses GNOs à un prix inférieur ou égal à celui qui a été fixé lors de la fin des enchères. Ainsi, les porteurs devront garder leurs GNOs et attendre que la hype fasse son effet. Evidemment, si le “propriétaire” de l’adresse où résident l’équivalent de 77 777.7 ETH en GNOs décide de s’en séparer, le cours du token en sera affecté négativement….

Hum…

Force est de reconnaître que tout cela s’est plutôt bien passé pour l’équipe de Gnosis et que le projet reste toujours prometteur. Les accusations à l’encontre de ses membres distillées dans le slack dédié sont hâtives : le smart-contract qui gérait l’ICO était connu de tous.

Il faudra donc surveiller de près les débuts du GNO sur les plateformes de change et le développement du projet pour plus d’éclaircissement.

Crédits photos : Victor Lustig par Gobonobo – The owl shrine at Bohemian Grove par Laser Burners – Licence Creative Commons

À propos de l'auteur

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Morgan Phuc

Editeur / Rédacteur chez BitConseil
Co-fondateur de BitConseil, il est aussi éditeur et rédacteur sur BitConseil.fr ·
Issu d'un cursus universitaire (Mathématique – Informatique - Mécanique, Energétique et procédés), impliqué dans l'écosystème Bitcoin et l'univers des monnaies décentralisées depuis 2015, il est l'auteur de nombreux articles d'analyses et d'informations à ce sujet.
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