Apocalypse financière, Bitcoin, Blockchain et registres distribués – Planète Bitcoin #8

Depuis le premier numéro, cette série d’articles propose au lecteur une vision globale[1] et sans concession du développement de l’écosystème Bitcoin, parallèlement aux faits et gestes des acteurs de la finance internationale qui se trouvent face à une “disruption” majeure. Tout le monde en parle et les industries impactées regardent le phénomène avec fascination et méfiance…

Comme le lecteur fidèle le sait déjà, dans cette série d’articles la langue de bois n’est pas pratiquée et le politiquement correct n’a pas sa place, à l’inverse des médias mainstream.

Chaos financier généralisé

“Et il y eut des éclairs, des voix, des tonnerres, et un grand tremblement, tel que jamais, depuis que l’homme est sur la terre, il n’y eut tremblement de terre aussi grand. La grande cité fut divisée en trois parties, et les villes des nations s’écroulèrent, et Dieu se souvint de Babylone la grande, pour lui faire boire la coupe du vin de son ardente colère.”

Apocalypse de Saint Jean 16,18-19

Nombreux sont ceux qui sont dans le déni de réalité face au chaos économique mondial, que ce soit par excès d’optimisme ou pour protéger leurs intérêts. Personne n’aime les oiseaux de malheur et les médias de la sphère économique l’ont bien compris : le Roi coupe la tête du courtisan qui vient annoncer la mauvaise nouvelle…

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Le Conseil des gouverneurs de la BCE

Pourtant, de nombreux éléments factuels prouvent que le cataclysme financier planétaire ne fait que s’amplifier. La crise des subprimes de 2008 en fut un avant-goût et la débâcle grecque une mise en bouche. Certains groupes d’intérêts tentent de faire diversion en plantant des arbustes pour cacher la forêt (affaire des Panama Papers); en se servant d’un bouc émissaire (la Russie de Poutine); ou encore en reprochant aux Britanniques de ne pas vouloir participer au naufrage collectif (rumeurs de Brexit). Tout cela afin de cacher la cause profonde des maux d’une Europe chancelante.

Licenciements massifs dans l’industrie :

Il est impossible d’énumérer ici tous les licenciements ayant eu lieu depuis le début de l’année tant la liste est interminable. Voici simplement quelques exemples révélateurs :

  • Petrobras, Brésil, entreprise du secteur pétrolier, annonce un plan de licenciement pouvant concerner jusqu’à 12.000 personnes (Wall Street Journal)
  • Nokia pourrait supprimer entre 10000 et 15.000 postes (Les Echos)
  • IBM Allemagne : 1.000 ingénieurs perdront leur emploi d’ici mars 2017 (Etfdailynews)
  • Intel, le plus grand fabricant mondial de semi-conducteurs, va licencier 12.000 ingénieurs, soit 11% de sa masse salariale (Bloomberg)
  • Etat du Texas : 72.000 emplois ont été supprimés dans le secteur de l’énergie en 2015 et environ 40.000 à venir pour 2016 (FuelFix)
  • Industrie pétrolière au Canada : 40.000 postes supprimés (Calgaryherald)
  • Telecom Italia : 15.000 ingénieurs et administrateurs se retrouvent sans travail (Bloomberg)
  • la SAMIR, unique raffinerie marocaine, a été liquidée, 6.000 ouvriers licenciés… (HuffPost Maghreb)

Ces chiffres proviennent de l’actualité du mois dernier et ce n’est qu’une infime partie de l’hécatombe. Quant à la France, je ne vais pas tout énumérer ici, ce serait trop déprimant, mais le lecteur peut jeter un coup d’oeil aux articles du dossier du quotidien 20 minutes pour juger de l’ampleur du désastre. Certains exemples sont effarants, comme le Pari Mutuel Urbain (PMU), avec un CA de plus de 7 milliards et un résultat net de 850 millions,  qui va licencier 180 salariés pour un “plan de performance” (FR3).

Le secteur bancaire n’est pas en reste :

  • Santander : 3000 emplois menacés (Euronews)
  • Zurich Insurance Group : 8.000 employés (Bloomberg)
  • Emirates Islamic Bank : 200 banquiers (The National)
  • Caixabank : 500 salariés seront licenciés (Reuters)
  • FDH Bank et Malawi Savings Bank : 250 banquiers (Nyasatimes)
  • Emirates NBD : 300 banquiers (Gulfnews)
  • BNP : 675 postes (Le Parisien)
  • Nomura (banque d’investissement japonaise) : 1.000 traders (Asia.nikkei)
  • Société Générale : 125 banquiers (Les Echos)
  • AIG USA : 262 salariés (Bloomberg)
  • Crédit Suisse : 2.000 banquiers de plus (Bloomberg)
  • La Deutsche Bank va fermer 200 de ses agences en Allemagne (Capital)
  • First National Bank of South Africa : fermeture de 40 agences et licenciement de 600 banquiers (Bloomberg)

Parmi les raisons invoquées par les dirigeants des banques ou des assurances quant à ces plans de licenciements en série, on retrouve en tête le développement croissant de la banque en ligne, la hausse des contraintes réglementaires ou la non-rentabilité de nombreux secteurs d’investissement.

On comprend donc bien pourquoi le secteur financier tente de s’inspirer de Bitcoin et de sa technologie pour créer des permissioned blockchains, ou plutôt devrais-je dire des registres distribués, afin de réduire leurs coûts, dans une tentative désespérée de sauver le capitalisme mondialisé en pleine implosion.

Cela pourrait raviver une lueur d’espoir mais si la technologie héritée de la révolution Bitcoin peut améliorer certains processes et compresser les layers[2] actuels de l’industrie, les permissioned blockchains ne transformeront pas la structure de notre système de création monétaire, centralisé et contrôlé par les banques centrales, basé sur la dette et la planche à billets – voir l’Angoisse de Satoshi, premier article publié sur BitConseil.

La ruée vers la blockchain

L’engouement autour de la blockchain est paradoxalement un des symptômes de la fuite en avant de l’oligarchie financière mondialisée qui ne peut ou ne veut pas réformer structurellement le système actuel : les gouvernements et les médias ont tout fait pour noyer le citoyen lambda sous un déluge de termes tous plus obscurs les uns que les autres afin de brouiller les pistes et de lui cacher la réalité (quantitative easing[3], bail in[4], bail out[5])

La technique habituelle consiste à accuser “l’ultra-libéralisme” ou encore le “néo-libéralisme”, le préfixe se situant devant le nom en question servant à se dédouaner d’une profonde malhonnêteté intellectuelle : notre système n’a jamais été libéral. Les marchés sont pour la plupart manipulés et truqués par les plus gros acteurs financiers mondiaux et la concurrence n’est pas libre, lorsque par exemple plus de 2000 lobbies et corporations la faussent en permanence à Bruxelles.

Même le citoyen peu instruit en matière économique a bien compris qu’il était constitutif de la base d’une gigantesque pyramide de Ponzi; que ses billets, qu’ils soient des dollars, des euros ou des yens, ne valent guère plus que le coût de leur impression. Se retrouvant désormais esclave de ces monnaies de singe, cette frustration le plonge tour à tour dans le désespoir, la misère ou la résignation mais également dans une colère noire.

Je pourrais également évoquer la volonté de supprimer l’argent liquide, qui permettra aux banques de sustenter leur système de réserves fractionnaires et d’imposer peu à peu des taux d’intérêts nominaux négatifs… L’engouement pour la technologie blockchain est donc justifié par la contrainte toujours plus grande d’accélérer ce processus de numérisation de nos monnaies actuelles, qui sont déjà “digitales”[6] mais surtout virtuelles, terme souvent associé à Bitcoin mais qui est techniquement faux.

J’avais brièvement présenté dans les épisodes précédents le consortium bancaire R3CEV et la firme Digital Asset Holdings de la célèbre Blythe Masters. Même si l’on parlait au début de blockchain d’un nouveau type, une permissioned blockchain[7], le glissement sémantique se poursuit et l’on utilise désormais le terme de “registre distribué”.

R3CEV et Digital Asset Holdings

Le consortium R3CEV totalise désormais 45 banques. Itaú Unibanco, basée à São Paulo, est la dernière en date, première banque d’Amérique latine sur la liste. Après avoir travaillé avec Barclays, l’University College London, l’ISDA et la Société Générale, R3 vient de dévoiler son projet de registre distribué : Corda, piloté par Richard Gendall Brown.

Le but annoncé du prototype est notamment de faciliter les agréments légaux du secteur financier et d’améliorer l’interopérabilité des firmes associées. Il s’agit bien d’un “permissioned distributed ledger” et non d’une blockchain, assure-t-il. Les données seront distribuées seulement si l’un des participants le décide.

Barclays, par exemple, compte coupler l’innovation des startups blockchain à son expérience du domaine juridique afin de créer des smart-contracts[8] pouvant intégrer pleinement les contraintes législatives concernant les banques d’investissement. L’accès à la documentation légale sera simplifié en la centralisant sur Corda, pour la répliquer ensuite sur les noeuds du réseau.

Des smart-contracts standards respectant ces agréments seront disponibles aux parties concernées et le protocole permettra d’effectuer l’opération correspondante. En cas de modification des agréments ou grâce au feedback de l’une des contreparties, le registre sera rapidement mis à jour. La démonstration présentée au Barclays Accelerator à Londres s’était focalisée sur les SWAPs de taux d’intérêts mais nul doute que la firme compte étendre les usages à de nombreuses opérations financières. CoinDesk a eu droit à une présentation accessible publiquement ici.

L’impitoyable Blythe Masters, passée des matières premières à la blockchain

Blythe Masters, qui fut longtemps à la tête du Département des Matières Premières de la JPMorgan Chase Bank et créatrice des fameux CDS – regardez le film “The Big Short” si vous n’êtes pas familier avec ces termes barbares – a quelques famines à son actif et s’est mise à l’ombre en créant Digital Asset Holdings. Comme prévu, elle gobe les startups blockchain comme des mouches ! Après Hyperledger, Bits of Proof et Blockstack.io, c’est au tour d’Elevence de rejoindre la firme dont la capitalisation s’élève désormais à 60 M$. Associée à la JPMorgan, elle se livre à des expérimentations autour des registres distribués et se focalise pour l’instant sur l’amélioration des trading processes (c’est son truc, les produits dérivés). Elle est également de la partie dans l’initiative Open Ledger Project lancée par IBM aux côtés de R3. Désormais 14 banques ont rejoint l’amie Blythe : ABN AMRO, Accenture, ASX Limited, BNP Paribas, Broadridge Financial Solutions, Citi, CME Ventures, Deutsche Börse Group, ICAP, Santander InnoVentures, The Depository Trust & Clearing Corporation et PNC Financial Services Group.

Bitcoin, la lueur d’espoir du citoyen et de l’entrepreneur innovant

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Pas de révolution blockchain sans Bitcoin !

Le lecteur peut relire Bitcoin : le wikipédia de la finance pour être assuré du fait que la vraie révolution et la vraie disruption se trouvent avant tout dans ce protocole monétaire inédit. En effet, il est désormais possible de se passer d’une autorité centrale pour stocker (et échanger) de la valeur, qui plus est de façon numérique et sécurisée. Ladite sécurité est régulièrement remise en cause, notamment par l’avènement des ordinateurs quantiques ou le génie des cryptanalystes. Pour l’instant, la cryptographie à clef publique reste fiable et rien n’empêche les développeurs du réseau de modifier le protocole de chiffrement s’il venait à être corrompu. La blockchain de Bitcoin, ou celle d’Ethereum qui par extension permet de programmer des contrats intelligents autonomes via un token, matérialisation numérique d’une valeur monétaire réelle, est une disruption majeure : elle est ouverte à tous, même au non-bancarisé, et surtout elle échappe à la censure. C’est ce caractère non-censurable qui est véritablement révolutionnaire.

La blockchain de Bitcoin est donc bien une technologie “disruptive”[9], mais toutes les blockchains ne le sont pas. J’insiste sur le fait qu’une blockchain privée ne reposant pas sur la preuve de travail s’apparente plus à un outil de monitoring, d’optimisation des processes, mais aussi de contrôle formidable sur ceux qui en dépendent tout en en étant exclus. Tout à fait le contraire de l’idée originelle de Satoshi Nakamoto qui a inventé la blockchain pour créer un système de cash numérique, pair-à-pair, inclusif, décentralisé et non-censurable… Un concept que Vitalik Butterin a étendu aux applications web via Ethereum. Je rappelle que Bitcoin est toujours la monnaie cryptographique la plus utilisée au monde, avec une capitalisation de près de 7 milliards de dollars. Les commerçants l’acceptant sont de plus en plus nombreux, comme la plate-forme de jeux vidéo Steam.

Problèmes de consensus et solutions :

Le premier tiers de l’année 2016 fut le théâtre d’intenses débats au sein de la communauté Bitcoin. Trouver un consensus entre les différents développeurs, déjà divisés – la Bitcoin Foundation a par exemple arrêté de financer les développeurs de Bitcoin Core – n’est pas chose facile. Mais c’est précisément ce qui fait la force du réseau Bitcoin : personne ne peut imposer son point de vue ou sa ligne directrice sans l’accord des participants et l’adoption des changements du protocole par les mineurs, les fournisseurs de wallets, services en tout genre et donc in fine les utilisateurs. Cependant, tout le monde est plus ou moins d’accord sur le fait que le réseau est presque saturé, avec des blocs dont la taille frôle le méga-octet, certaines transactions étant ainsi plus lentes qu’auparavant. A long terme une augmentation de la taille des blocs semble donc inéluctable.

Heureusement, la communauté regorge de codeurs géniaux et de nombreuses alternatives concrètes ont été proposées, qui seront bientôt mises en application :

La segregated witness, adoptée par la quasi unanimité des mineurs dont les géants AntPool, A-XBT, BitFury, Bitmain, BTCC, BW, F2Pool, Genesis Minig et GHash.io permettra d’augmenter la capacité utile d’un bloc en séparant, entre autres, les informations de transactions de leur signature. Elle devrait intervenir d’ici juin.

Cette dernière permet également au Lightning Network d’être déployé plus facilement. Le Lightning Network reprend l’idée des sidechains[10], et est parfaitement adapté aux micro-transactions. Il s’agit de les regrouper sur un canal différent et d’envoyer la transaction finale correspondante sur la blockchain.

Pour plus d’information sur ces développements majeurs, voir deux excellentes interviews réalisées par Marco/Jean-Luc (bitcoin.fr) en vidéo :

Scalabilité, sidechains, Lightning Network, SegWit, blocksize… par Nicolas Bacca

Le Lightning Network par Pierre-Marie Padiou

La blockchain de Bitcoin et l’ordinateur universel Ethereum ont donc définitivement vocation à profiter au plus grand nombre. Les individus malfaisants utiliseront probablement ces outils comme cela a toujours été le cas dans l’Histoire. Au jour d’aujourd’hui les terroristes financiers, civils ou militaires utilisent déjà les différentes monnaies fiat[11] à disposition pour commettre leurs méfaits. Fort heureusement, cette technologie monopolise avant tout l’attention des plus grands cerveaux du monde et un formidable bassin d’innovation se présente à nous tous.

Bitcoin a de beaux jours devant lui malgré la propagande, les annonces de mort imminente ou même la trahison de certains de ses plus anciens développeurs. Première entité utilisant la blockchain, il est devenu un mouton noir. Bitcoin est tout autant difficile à mentionner qu’inévitable pour comprendre le changement de paradigme qui se trame sous nos yeux. L’aspect législatif sera abordé dans le prochain épisode; les problématiques ont d’ores et déjà été soulevées jusqu’à l’Assemblée Nationale… Nous serons tous concernés…

“Ils feront la guerre à l’Agneau, mais l’Agneau les vaincra, parce qu’il est Seigneur des seigneurs et Roi des rois, et ceux qui l’accompagnent sont les appelés, les élus et les fidèles.”

Apocalypse de Jean, 17:14

 

À propos de l'auteur

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Morgan Phuc

Editeur / Rédacteur chez BitConseil
Co-fondateur de BitConseil, il est aussi éditeur et rédacteur sur BitConseil.fr ·
Issu d'un cursus universitaire (Mathématique – Informatique - Mécanique, Energétique et procédés), impliqué dans l'écosystème Bitcoin et l'univers des monnaies décentralisées depuis 2015, il est l'auteur de nombreux articles d'analyses et d'informations à ce sujet.
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