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Billets d'opinionBitcoin

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C'est en cherchant les Indes qu'on a découvert l'Amérique.

Qu'est-ce que la monnaie ?

Selon l'économiste, la monnaie remplit trois fonctions : unité de compte, intermédiaire des échanges et réserve de valeur.

Un professeur m'avait dit alors que j'étais jeune étudiant en troisième année de licence : « La monnaie, l'économiste ne sait pas ce que c'est ». Je ne suis pas sûr de mesurer aujourd'hui encore, au regard de la crise des subprimes, de celle des dettes souveraines en zone euro (crise grecque), et de l'avènement de Bitcoin, l'ampleur significative de cette remarque.

On peut commencer par dire ici que selon la théorie économique standard, qui assure et ira jusqu'à démontrer que le libéralisme - c'est-à-dire le fait que les agents économiques puissent prendre leurs décisions de manière décentralisée et sans contraintes - est le système économique le plus efficient, le fait en omettant le rôle singulier de la monnaie. En somme, le libéralisme est jugé efficace dans le cadre d'une économie de troc, donc sans prise en compte du statut monétaire de l'économie, et donc sans prise en compte non plus du statut particulier de la monnaie dans une économie de marché.

Depuis le 18ème siècle, notre conception théorique de la monnaie a assez peu évolué. Et c'est peut-être aussi cela qui explique les problèmes monétaires actuels. En la matière, l'économie nous enseigne qu'il existe une relation proportionnelle croissante entre la quantité de monnaie en circulation et le niveau général des prix. C'est la théorie dite quantitative de la monnaie.

La situation financière des pays occidentaux tend à première vue à invalider la théorie quantitative de la monnaie. Depuis 2008 et la crise américaine des subprimes (suivie de celles des dettes publiques européennes, et peut-on penser que ces deux phénomènes, ces deux crises n'ont pas partie liée ?), le bilan des banques centrales a plus que triplé. Les banques centrales, garantes de la stabilité des prix, ont dû en période de crise abandonner leur credo monétariste et faire tourner la planche à billets pour soutenir un système bancaire moribond, au bord de l'asphyxie. Pourtant malgré l'émission certaine de monnaie, l'IPC (l'indice des prix à la consommation, le niveau général des prix) est resté stable. Que s'est-il donc passé ?

La création monétaire laxiste de cette période (taux d'intérêt bas, on peut donc emprunter de l'argent à bas prix) a conduit à la création d'une bulle financière : les banquiers centraux, constatant que l'inflation était maintenue à un niveau relativement bas, ne relevèrent pas les taux. La mondialisation et l'arrivée des pays émergents ont été néfastes pour les travailleurs de l'industrie (délocalisations vers les pays à bas coûts) mais elles ont été bénéfiques pour les consommateurs (baisse du prix des produits de consommation de masse). De ce fait aussi, le niveau des prix à la consommation a été maintenu à un niveau relativement bas. Par ailleurs, du fait même de la façon dont est structuré le système financier (ce sont les banques qui créent la monnaie et décident donc en grande partie du financement de l'économie), la création monétaire durant cette période a été réalisée au profit non de l'économie dans son ensemble mais plutôt absorbée par le secteur financier.

Alan Greenspan color photo portrait
Alan Greenspan

La monnaie, donc, n'est pas qu'un voile comme le laissent supposer le monétarisme et la théorie quantitative de la monnaie. La façon dont nous pensions la monnaie et son fonctionnement ont eu un impact très concret sur l'économie réelle. Et nous mesurons l'écart entre les bornes de notre esprit et celles de la nature lorsque nous voyons Alan Greenpsan, le banquier central des Etats-Unis, reconnaître tout penaud lors de son audition par une commission d'enquête menée par le Congrès américain, que l'idéologie en laquelle il croyait venait tout juste de s'effondrer sous ses yeux.

Comment faire comprendre au lecteur ce qui se joue ici, la valeur historique d'un tel événement, valeur qui lui octroie le rang de phénomène, et qui, comme tout phénomène de la nature, est soumis à des lois ? La découverte, inopinée, serait-on tenter de souligner, par Greenspan, du fait que les marchés financiers ne convergeaient pas spontanément vers l'équilibre a-t-elle valeur d'humiliation narcissique ? Pour autant qu'on considère qu'il ne tente pas purement de sauver sa peau, et donc que le motif idéologique n'est pas qu'un faire-valoir, Greenspan a tout l'air d'un abruti en pleine déconfiture.

L'idée selon laquelle rapacité et "chacalitude" constituent le ferment de toute sociabilité choque aujourd'hui autant qu'au 18ème siècle. On trouvera par exemple chez Brouwer (Life, Art, and Mysticism) :

 « Indeed, if society were better, if society were governed by love and brotherhood, there would be no ground for its existence, it simply would not exist. »

C'est pourtant cette même idée que l'on retrouve chez certains bitcoiners (comme on en trouve aussi qui la rejettent), idée qui, semble-t-il, leur est inspirée par le courant libertarien. Comment donc concilier la permanence de l'idée libérale qui s'étend des origines de notre modernité au monde post-moderne contemporain avec le changement de l'atmosphère intellectuelle qui en informe les éléments fondamentaux ? Le problème ainsi posé devient inabordable[1].

Mais avant de revenir sur ce problème, nous devons faire ici encore une série de remarques sur la notion de décentralisation. La création de Banques centrales indépendantes du pouvoir politique fait suite à la nécessité de définir une politique monétaire qui ne soit pas influencée par les intérêts court-termistes des gouvernements. Mais cette notion de décentralisation inhérente à la création de la BCE est aussi présente dans les mythes fondateurs de l'Etat moderne. Dans le Léviathan de Thomas Hobbes, la création de l'Etat est la résultante d'un acte de décentralisation, d'une délégation du pouvoir de se défendre soi-même : nous échangeons notre aptitude à nous défendre nous-même face à une menace, déléguée à un tiers, contre la promesse de celui-ci d'assurer notre sécurité. L'intérêt d'une telle analyse est de mettre au centre de notre conception de la puissance publique la notion de décentralisation. Et c'est ainsi que l'Etat est devenu le détenteur du monopole de la violence légitime, selon l'expression du sociologue allemand Max Weber.

Les banquiers centraux nous expliquent aujourd'hui que Bitcoin n'est pas une monnaie, qu'il fait même peser des risques sur la stabilité financière mondiale. Mais selon ce que nous venons de souligner ici, Bitcoin s'inscrit en réalité dans la tradition politique dont non seulement la BCE est issue, mais peut-être aussi et surtout l'Etat moderne. Et j'espère que les futurs développements des technologies que nous voyons naître aujourd'hui auront des répercussions politiques majeures.

Une dernière chose enfin. Un ami me racontait il y a peu comment se joue le baseball. Le lancer au baseball constitue une admirable application de la théorie des jeux[2]. Le lanceur doit lancer la balle dans une zone se situant devant le batteur; si le batteur estime à juste titre que le lancer n'atteint pas la zone, alors il ne tape pas et le lanceur perd. Pour que le lanceur gagne, il doit lancer dans la zone sans que le batteur tape ou qu'il tape mal. Récemment, la ligue de baseball nord-américaine a introduit l'arbitrage vidéo : c'est un robot qui calcule désormais si les lancers sont effectivement dans la zone.

Je crois qu'on peut comprendre Bitcoin, et plus largement les innovations technologiques qui naissent aujourd'hui dans le secteur de l'informatique dont les cryptomonnaies ne sont qu'une facette, par analogie avec cet exemple.

Qu'est-ce donc que la monnaie ? La remarque de mon professeur de licence acquiert aujourd'hui une profondeur nouvelle : avec l'avènement des cryptomonnaies, il semble encore plus difficile de répondre à cette question. Cependant, nous pouvons relever que ceux qui cherchent à discréditer Bitcoin aujourd'hui le font de manière quelque peu superficielle, ou avec mauvaise foi. Comment en effet un banquier central qui a défendu à la fois la création de banques centrales indépendantes du pouvoir politique et les préceptes monétaristes, peut-il aujourd'hui s'opposer à Bitcoin ? Si Bitcoin s'impose à l'avenir, ce sera peut-être aussi parce que, loin de remettre en cause les principes du système monétaire actuel, il les respecte.

Qu'est-ce qu'un ordre auto-émergent ?

« Nous tendons les mains vers cette illusion et par là la nature atteint son but. »

Nietzsche, La Naissance de la Tragédie

« Heureux qui vit sans se connaître,

Indéfiniment établi,

Dans la paix de son propre oubli,

À la surface de son être. »

Maurice Rollinat, Les Morts-vivants

Ce qui définit un ordre auto-émergent, ce sont les rapports complexes entre les intentions individuelles et leurs effets globaux. Par exemple, si nous souhaitons tous devenir plus riches demain en épargnant plus, nous serons tous plus pauvres du fait de la baisse de la consommation et des prix.

Great Seal of the United States
L'envers du Grand Sceau des États-Unis

La croissance économique ou la pollution peuvent être envisagés comme des phénomènes auto-émergents. Pour qui n'a aucune connaissance de l'économie et de ce qu'est un ordre auto-émergent, on peut présenter cette dernière notion en l'opposant à la théorie du complot, ou, comme l'ont fait les économistes, au totalitarisme. Tout le monde connaît aujourd'hui la théorie du complot : un groupuscule d'individus contrôleraient la marche du monde. Reptiliens, illuminati, banquiers juifs, tous satanistes. Mais laissons cela à YouTube et cherchons plutôt à comprendre ce que les économistes nous racontent. L'économiste américain Mancur Olson soulignait que si le libéralisme est plus efficient que la planification sur le plan économique, c'est parce que cinq cerveaux qui travaillent sur un problème valent mieux qu'un. Nous retrouvons donc ici en partie la notion de décentralisation dont nous avons parlé plus haut.

Il serait trop long ici de présenter les éléments historiques qui permettent de comprendre l'évolution de cette notion, ce serait refaire toute l'histoire de la pensée économique depuis la philosophie des Lumières en passant par le marginalisme, le methodenstreit et la vision autrichienne au 19ème siècle, le 20ème siècle ensuite (la guerre froide, l'impérialisme théorique de l'économie reflet de l'Impérialisme américain, les figures tutélaires d'Hayek, Reagan et Thatcher), jusqu'à nos jours, où le néolibéralisme domine le système économique mondial. Nous pourrions rappeler que la main invisible n'est, dans la Richesse des Nations (Adam Smith, 1776) qu'une métaphore et pas un principe comme l'ont affirmé les économistes libéraux du 20ème siècle, et tenter d'évaluer en quoi l'embryon de cette notion résulte (ou pas) de la mort de Dieu. Quoiqu'elle ne soit pas assez explicite pour qui n'a pas étudié l'histoire des idées (et en particulier des idées économiques), nous devrons ici nous contenter de cette remarque : le véritable père de la modernité, c'est Newton. Cette caractéristique est fondamentale : la pensée économique n'a pas beaucoup évolué depuis son origine smithienne, c'est-à-dire en fait newtonienne, mais c'est lorsqu'elle l'a fait qu'elle a gagné en profondeur.

Dans le film Un homme d'exception, le directeur de thèse de John Nash lui dit : « Vous remettez en cause deux siècles de théorie économique ». C'est parce que le dilemme du prisonnier prend l'exact contre-pied du discours classique en économie : laisser les agents économiques choisir librement conduit à des issues collectivement non souhaitables, et c'est grâce à ce cadre analytique que nous comprenons aujourd'hui la pollution ou l'influence pernicieuse des lobbies, par exemple.

“To borrow an evocative phrase from Marx, there is an “internal contradiction” in the development of stable societies. This is not the contradiction that Marx claimed to have found, but rather an inherent conflict between the colossal economic and political advantages of peace and stability and the longer-term losses that come from the accumulating networks of distributional coalitions that can survive only in stable environments.”

Mancur Olson, The Rise and Decline of Nations, p. 144-145

“Above all, when millions of people are alive and ready to testify to the massive suffering and terrifying unemployment of the interwar period, why build a macroeconomic theory on the assumption that the economy is at or near an ether-like equilibrium and that neither involuntary unemployment nor deep and prolonged depressions can occur ? And why complain vociferously about the rapidly increasing and harmful influence of government and the perniciousness of labor unions, but then build macro models on the assumption that the economy is essentially free of governmentally or cartelistically set prices, or is even perfectly competitive? ”

Mancur Olson, The Rise and Decline of Nations, p. 232

La théorie économique qui a légitimé l'austérité pendant la crise des dettes européennes, celle qui nous a dit que la Grèce devait payer sa dette, que celle-ci résultait non des caractéristiques structurelles de l'économie européenne (et de toute économie internationale composée de pays exportateurs-créditeurs et de pays importateurs-débiteurs), mais des comportements irresponsables et dispendieux des gouvernements grecs qui se succédèrent relève probablement de ce qu'Hermann Broch a appelé l'hypertrophie du système de valeurs. La théorie économique qui prône que le seul fautif (érigé donc au rang de bouc-émissaire) c'est l'Etat, est naïve, et c'est aussi en cela que : economists are cancer.

Mais avec le dilemme du prisonnier, que les bitcoiners connaissent bien, avec la théorie d'Olson, ainsi qu'avec tous les travaux qui nous permettent de penser l'inefficience du marché, la théorie économique néoclassique nous donne des outils pour modéliser l'ambivalence des ordres auto-émergents; certains étant collectivement souhaitables quand d'autres ne le sont pas.

Qu'est-ce que la valeur ?

Dans un tweet récent[3], Vitalik Buterin condamnait l'immaturité générale de la communauté crypto : spéculateurs puérils qui n'ont en vue que leur intérêt personnel court-termiste. Ce tweet fait écho à ce que j'ai ressenti en sortant de mon premier meetup : j'avais alors la conviction, forgée lors de mes premières recherches relatives à Bitcoin et aux cryptomonnaies – conviction qui ne m'a pas, à ce jour, quitté – que les changements introduits par ces innovations technologiques sont synonymes de progrès social. Pourtant, les participants qui s'étaient réunis semblaient être plus préoccupés par la possibilité de gains pécuniaires rapides et conséquents. Alors que je rentrais chez moi, je me disais : « Mince, j'ai été trop optimiste : je pensais qu'on avait là un outil pour que Wall Street ferme boutique, mais tous ces petits cons de spéculateurs sans âme et sans vision ressemblent étrangement aux traders de Wall Street ». Et pour être tout à fait honnête, cette gêne disparut bien vite devant l'éventualité de faire, moi aussi, fortune.

Beaucoup de gens qui ne comprennent pas bien Bitcoin et le monde des crypto-monnaies, ou qui le comprennent à travers ce qu'en disent les médias mainstream, seront absolument d'accord avec Vitalik qui n'est pas, après tout, n'importe qui. Même si je partage cette gêne[4], même si j'entrevois son origine (de manière schématique : la façon dont on valorise ou non la réussite matérielle individuelle dans les traditions protestante et catholique), je crois qu'on commet ainsi une erreur fondamentale : on confond ainsi le but et le moyen.

Deux choses ici : d'une part, nous retrouvons une vieille antienne de la vision libérale (que je reformulerais ainsi, à dessein : d'autant plus trotskiste est le trader qu'il ignore qu'il l'est... ), plus nous avons en vue notre intérêt personnel plus nous œuvrons pour la prospérité publique ; mais d'autre part, c'est toute notre conception des valeurs morales – qu'est ce qui est moral ? –, qui est en jeu ici. Le reproche que me font souvent mes rares lecteurs, c'est que mes textes sont trop obscurs et incompréhensibles : ils ont raison, plus j'en apprends moins j'ai l'impression de comprendre. Démêler l'écheveau de ces fils enchevêtrés me semble parfois une tâche impossible.

Une manière de présenter les choses est de dissocier éthique et rationalité : à une échelle individuelle, il est rationnel d'investir dans le bitcoin puisque cet investissement est rentable (c'est toutefois relatif). Mais, d'autre part, les investisseurs, américains notamment, qui échangent leurs dollars contre des bitcoins, contribuent sans en avoir la moindre conscience, à faire tomber ce que l'économiste Jacques Rueff a appelé le privilège exorbitant du dollar. En dépit du fait que je les trouve parfois naïfs et peu informés (la rationalité individuelle est loin de garantir la rationalité collective), je veux bien croire que certains Bitcoin enthusiasts qui pullulent sur YouTube servent une juste cause, qu'ils contribuent à ce que le monde de demain soit débarrassé de l'irrationalité de la finance actuelle, celle qui est responsable de la crise de 2008 et de l'austérité en Grèce.

Qu'est-ce que la valeur ? Pour répondre à cette question je voudrais partir de la remarque d'un économiste prix de la Banque de Suède, Jean Tirole : « le bitcoin n'a aucune valeur intrinsèque ». Et ce au même titre que le dollar, l'euro ou même l'or ! C'est là la position classique ou plutôt néoclassique de l'économiste : les biens n'ont pas de valeur intrinsèque, la valeur est subjective (par opposition à la vision classique qui nous dit que la valeur objective d'un bien c'est la quantité de travail incorporé dans celui-ci). Nous pouvons dire qu'avec la théorie économique, nous sommes passés d'une conception objective de la valeur à une conception subjective.

Avec la psychanalyse, nous ferons le chemin inverse : passant à nouveau d'une conception subjective à une conception objective, c'est la signification fondamentale — là où il n'y a pas de mort, il n'y a pas de valeur — de la phrase d'Hermann Broch  :

« Car, là où il n'y a pas de relation authentique avec la mort et où la valeur d'absolu de celle-ci dans le monde d'ici-bas n'est pas reconnue, il n'existe pas de principe éthique véritable. »

Hermann Broch, Création littéraire et connaissance, 1966, p126

Selon cette perspective, nous créons des valeurs pour faire face à notre angoisse innée, notre peur et notre solitude face à la mort. Ce qui nous définit c'est donc moins ce en quoi nous croyons, que le fait même de croire. Celui qui dit je crois en Dieu et celui qui dit je crois en l'Homme, ne sont peut-être après tout pas aussi différents l'un de l'autre que ce qu'ils croient. Chacun investit son énergie psychique (sa libido) dans un objet qu'il valorise, pensant qu'il s'agit d'un acte (au moins en partie) libre et rationnel, quand cet acte porte en réalité en lui plusieurs millénaires d'histoire de la civilisation.

« Tu apprendras que beaucoup de vérités auxquelles nous tenons dépendent avant tout de notre propre point de vue. »

Obi Wan Kenobi, Le retour du Jedi

Si nous prenons pour exemple le système de valeur rationaliste, dont l'origine pourrait être cette phrase griffonnée dans un carnet de Léonard De Vinci : « Le livre de la nature est écrit en langage mathématique », nous pourrons remarquer que lui aussi a connu, au courant du 20ème siècle, un coup d'arrêt.

« Il n'y a pas de sens à se demander quelle géométrie est vraie de l'espace de notre expérience. »

L.E.J. Brouwer, Intuitonnisme et Formalisme, 1912

« Il est faux de penser que la tâche de la physique est de savoir comment fonctionne la nature. La physique porte sur ce que nous disons sur la nature. »

Niels Bohr

« Depuis les succès de la théorie newtonienne, c’est devenu un axiome tacite du physicien qu’il existe un modèle mathématique (voire même, un modèle unique, « le » modèle) pour exprimer la réalité physique de façon parfaite, sans « décollement » ni bavure. Ce consensus, qui fait loi depuis plus de deux siècles, est comme une sorte de vestige fossile de la vivante vision de Pythagore que « Tout est nombre ». Peut-être est-ce là le nouveau « cercle invisible », qui a remplacé les anciens cercles métaphysiques pour limiter l’Univers du physicien (alors que la race des « philosophes de la nature » semble définitivement éteinte, supplantée haut-la-main par celle des ordinateurs…). Pour peu qu’on veuille bien s’y arrêter ne fut-ce qu’un instant, il est bien clair pourtant que la validité de ce consensus-là n’a rien d’évident. Il y a même des raisons philosophiques très sérieuses, qui conduisent à le mettre en doute a priori, ou du moins, à prévoir à sa validité des limites très strictes. Ce serait le moment ou jamais de soumettre cet axiome à une critique serrée, et peut-être même de « démontrer », au-delà de tout doute possible, qu’il n’est pas fondé : qu’il n’existe pas de modèle mathématique rigoureux unique, rendant compte de l’ensemble des phénomènes dits « physiques » répertoriés jusqu’à présent. »

Grothendieck, Récoltes et semailles, RetS.pdf, p. 67

Ainsi, de même que pour Bitcoin, de même que pour l'euro, de même que pour le dollar, de même que pour n'importe quel bien économique, de même que pour n'importe quel système de croyances, nos idées relatives à la physique n'ont pas de valeur intrinsèque. Nos conceptions quant au fonctionnement de l'univers physique sont toutes relatives. Et si les grandes questions philosophiques opposent toujours deux parties, si l'art de la politique compte la droite et la gauche, c'est là sûrement une des conséquences de la notion freudienne fondamentale : l'ambivalence des phénomènes psychiques.

La réaction monolithique des économistes de tout bord à l'égard de Bitcoin nous en dit très (très) long. L'interprétation psychanalytique d'un rejet viscéral, c'est la résistance et la peur. Je crois pour ma part que tous ces économistes en disent moins qu'ils en savent par peur, du fait de leur statut d'oracle (de personnes à large audience), de contribuer à ce que les gens perdent foi, perdent le peu de foi qu'il leur reste, dans la viabilité du système financier actuel.

Avant de terminer cette série de remarques et de vous dire quelle est, selon moi, la valeur de Bitcoin (valeur non intrinsèque ou non objective donc), je voudrais m'arrêter sur quelques faits numériques, faits de haut vol, qui jalonnèrent l'été 2017, lors de ce qu'on a appelé l'épisode SegWit. Je n'ai pas les connaissances techniques pour vous parler de SegWit : grosso modo, une amélioration du protocole Bitcoin pour répondre au problème de scalabilité du réseau.

Si l'on adopte la vision socio-économique d'Olson, les problèmes de consensus (« la scalabilité du consensus social ») qui naquirent des problèmes techniques auraient du se solder par la victoire du big business, c'est-à-dire de la minorité détenant le pouvoir économique, au détriment de l'intérêt de la communauté en général. Or c'est précisément le contraire qui eut lieu. Et c'est ainsi qu'il faut comprendre un terme cher aux crypto enthusiasts : HODL (au sens de to hold, tenir la position, qui a été originellement mal orthographié et est devenu HODL, par convention).

Défait, le patron de Bitmain, Jihan Wu, l'une des personnalités majeures du big business de l'écosystème bitcoin, devait non seulement constater sa défaite, mais en sus, subir les péroraisons puériles de ses adversaires qui comme lui, et quoi qu'ils en disent, gagnaient grâce à leur bitcoins beaucoup d'argent, tout en prétendant, de surcroît, œuvrer pour le bien supérieur de l'humanité, ce dont lui-même, disaient-ils, n'avait rien à faire. Et M. Wu de se fendre alors d'un tweet qui restera dans les annales :

Miners right now. from Bitcoin

Qu'est-ce que la valeur de Bitcoin ? Nous avons évoqué plus haut deux éléments techniques ou doctrinaires qui semblent avoir présidé à l'édification de Bitcoin : le monétarisme et le libéralisme. Mais ce sont là des éléments qui relèvent de la technique. Nous aurions pu aussi mentionner aussi que la valeur de bitcoin et des cryptomonnaies sont relatives à la valeur du système financier actuel, qui semble plutôt irrationnel (il suffit de voir ou revoir le film Inside Job pour s'en convaincre). L'idéologie, les valeurs, les croyances qui sont à l'origine de l'édification de Bitcoin relèvent de la philosophie de l'open source. Je n'ai pas encore lu le manifeste cypherpunk mais je crois qu'on peut trouver un condensé de cette philosophie ici par exemple :

« La justice ne consiste pas à se soumettre à des lois injustes. Il est temps de sortir de l’ombre et, dans la grande tradition de la désobéissance civile, d’affirmer notre opposition à la confiscation criminelle de la culture publique.

Nous avons besoin de récolter l’information où qu’elle soit stockée, d’en faire des copies et de la partager avec le monde. Nous devons nous emparer du domaine public et l’ajouter aux archives. Nous devons acheter des bases de données secrètes et les mettre sur le Web. Nous devons télécharger des revues scientifiques et les poster sur des réseaux de partage de fichiers. Nous devons mener le combat de la guérilla pour le libre accès.

Lorsque nous serons assez nombreux de par le monde, nous n’enverrons pas seulement un puissant message d’opposition à la privatisation de la connaissance : nous ferons en sorte que cette privatisation appartienne au passé. Serez-vous des nôtres ? »

Aaron Swartz, Manifeste de la guérilla pour le libre accès

Et si la gratuité semble un non-sens pour l'économiste, ou plutôt pour la théorie économique libérale[4], c'est pourtant aussi grâce au libre accès du code source que Bitcoin en est là où il est aujourd'hui.

Pour aller plus loin :

Une vidéo sur SegWit, et la "scalabilité du consensus social" :

Petits problèmes de scalabilité entre amis - Laurent Salat, Bitcoin.fr

Un texte sur Bitcoin :

Les blockchains : une invention qui n’a pas dix ans - Jacques-André Fines Schlumberger, La revue européenne des médias et du numérique.

Sur la naissance de l'idée libérale :

La « liberté du commerce » et la naissance de l’idée de marché comme lien social - Gilbert Faccarello

Dans cet article de 2006, un de mes professeurs de Master présente la naissance de la pensée économique et celle du concept d'ordre auto-émergent, dans le passage d'une conception théologique du lien social, où la grâce divine joue un rôle primordial, à une conception auto-régulée du social, et où c'est la concurrence économique qui remplit la fonction de régulation, auparavant dévolue à la grâce divine. En voici quelques extraits :

« Le problème politique, enfin, est celui du lien entre les hommes, et de la nature de l’obéissance et de la soumission dans un contexte où les amour-propres se heurtent inévitablement. Si chacun ne suit que ses propres passions et n’agit que pour satisfaire son amour-propre, l’existence d’une société devient problématique, car « il est absolument nécessaire afin que la société des hommes subsiste, qu’ils s’aiment et se respectent les uns les autres » (Nicole 1671 : 231).

Mais : « […] l’amour-propre des autres hommes s’oppose à tous les désirs du nôtre. Nous voudrions que tous les autres nous aimassent, nous admirassent, pliassent sous nous, qu’ils ne fussent occupés que du soin de nous satisfaire. Et non seulement ils n’en ont aucune envie, mais ils nous trouvent ridicules de le prétendre, et ils sont prêts de tout faire, non seulement pour nous empêcher de réussir dans nos désirs, mais pour nous assujettir aux leurs. Voilà donc par là tous les hommes aux mains les uns avec les autres » (Nicole 1675 : 116).

Mais les sociétés existent et perdurent : il existe donc une régulation des comportements. Comment opère-t-elle ? Certainement pas par la raison qui ne fonctionne pas plus dans ce domaine qu’au niveau de la moralité des hommes : il faut « régler un hôpital de fous » (Pascal : L 533). La solution, ici, est opposée à celle adoptée pour résoudre le problème de la moralité chrétienne et de la transformation des vices en vertus — où seule la grâce pouvait être efficace et où il était hors de question d’équilibrer ou de neutraliser les passions en les faisant jouer les unes contre les autres. Dans le domaine social, il ne s’agit pas de salut ni d’authenticité de la vertu : il s’agit d’instaurer et de réguler une société d’hommes déchus au moyen de cette déchéance elle-même : « l’amour-propre qui est la cause de cette guerre, saura bien le moyen de les [les hommes] faire vivre en paix » (Nicole 1675 : 117).

« Les raisons des effets marquent la grandeur de l’homme, d’avoir tiré de la concupiscence un si bel ordre. » (Pascal : L 106). »

Faccarello, Marché et lien social , 2006, p. 10-11

Comme il est dans la nature du comportement des agents de chercher à vendre une marchandise au prix le plus élevé possible, ou bien de l’acheter « pour rien », une concurrence entièrement libre peut, seule, faire entendre raison aux contractants : elle permet de balancer les passions opposées. La conclusion est dépourvue de toute ambiguïté :

« […] Il n’est pas question d’agir, il est nécessaire seulement de cesser d’agir avec une très grande violence que l’on fait à la nature, qui tend toujours à la liberté et à la perfection. » (Boisguilbert 1707b : 1005)

En d’autres termes, pour utiliser des expressions connues, mais postérieures : laissez faire, et laissez passer ! Un ministre.

« Ayant mandé un grand négociant [sans doute Thomas Le Gendre] afin de conférer avec lui des moyens de rétablir le commerce […], l’autre lui répondit qu’il y en avait un très certain et très facile à pratiquer, qui était que lui et ses semblables ne n’en mêlassent point, et que tout irait parfaitement bien, parce que l’ardeur de gagner était si naturelle qu’il ne fallait point d’autres motifs que l’intérêt personnel pour les faire agir. » (Boisguilbert 1705b : 795)

On mesure donc la portée de l’analyse. Tout d’abord, la concordance des intérêts se fait de manière non intentionnelle : sur les marchés, les amours-propres n’ont pas besoin d’être « éclairés » ; il existe bien un mécanisme de régulation, mais il est indirect, impersonnel, et il s’impose sans exiger des agents qu’ils brident leur appétit de profit. La concurrence prend la place de l’« amour-propre éclairé » et des liens politiques, sociaux, moraux ou religieux qui, chez les jansénistes, sont les fondements d’un ordre politique strict et hiérarchisé — la « grandeur » de Pascal et Nicole, la « nation organisée » de Domat. La société est fondée sur le marché, les opérations de production, de ventes et d’achats forment le lien social fondamental entre des agents indépendants :

« Un royaume comme la France est un marché général de toutes sortes de denrées » (Boisguilbert 1705a : 683).

Ensuite, chaque agent, en réalisant son intérêt particulier, concourt au bien général : il n’y a pas d’opposition entre les deux niveaux, les vices privés font les bénéfices publics. Enfin, en régime de liberté du commerce, l’équilibre obtenu est un état d’opulence, c’est-à-dire le meilleur état possible pour le pays ; en ce sens, la régulation est efficace, l’économie voit une parfaite adéquation des moyens et des fins et tout autre agencement des moyens provoque une crise. L’originalité de Boisguilbert est ici de mettre au jour l’existence d’un mécanisme social — la concurrence — qui sur la base des comportements réguliers issus de la cupidité, neutralise les effets négatifs de cette passion dont la réflexion religieuse antérieure avait mis en évidence la force et la présence chez tous les individus. Le mécanisme a ceci d’original que, pour cette neutralisation, il ne s’agit pas d’opposer, chez un même individu, la cupidité à d’autres passions — le mécanisme, cher à Hirschman (1977), de la « passion compensatrice » — mais de confronter pacifiquement entre eux les individus saisis de cette même passion : en d’autres termes d’opposer cette passion à elle-même. »

Faccarrello, Marché et lien social, 2006, p. 20-21

Sur la vision psychanalytique des valeurs :

Notes de lectures sur la théorie de la folie des masses d'Hermann Broch

Notes de lecture sur la théorie de la folie des masses (partie 2)

Et enfin, pour qui, comme Vitalik, n'aime pas l'odeur de magasin :

« De tous les documents que j’ai lu a résulté pour moi la conviction que les Etats-Unis ne furent pour Poe qu’une vaste prison qu’il parcourait avec l’agitation fiévreuse d’un être fait pour respirer dans un monde plus aromal, — qu’une grande barbarie éclairée au gaz, — et que sa vie intérieure, spirituelle de poète ou même d’ivrogne n’était qu’un effort perpétuel pour échapper à l’influence de cette atmosphère antipathique. Impitoyable dictature que celle de l’opinion dans les sociétés démocratiques ; n’implorez d’elle ni charité, ni indulgence, ni élasticité quelconque dans l’application de ses lois aux cas multiples et complexes de la vie morale. On dirait que de l’amour impie de la liberté est née une tyrannie nouvelle, la tyrannie des bêtes, ou zoocratie qui par son insensibilité féroce ressemble à l’idole de Jaggernaut. — Un biographe nous dira gravement — il est bien intentionné, le brave homme — que Poe, s’il avait voulu régulariser son génie et appliquer ses facultés créatrices d’une manière plus appropriée au sol américain, aurait pu devenir un auteur à argent, a money making author ; — un autre, — un naïf cynique, celui-là — que, quelque beau que soit le génie de Poe, il eût mieux valu pour lui n’avoir que du talent, le talent s’escomptant toujours plus facilement que le génie. Un autre, qui a dirigé des journaux et des revues, un ami du poète, avoue qu’il était difficile de l’employer et qu’on était obligé de le payer moins que d’autres, parce qu’il écrivait dans un style trop au-dessus du vulgaire. Quelle odeur de magasin ! comme disait Joseph de Maistre. » […]

« Les États-Unis sont un pays gigantesque et enfant, naturellement jaloux du vieux continent. Fier de son développement matériel, anormal et presque monstrueux, ce nouveau venu dans l’histoire a une foi naïve dans la toute-puissance de l’industrie ; il est convaincu, comme quelques malheureux parmi nous, qu’elle finira par manger le Diable. Le temps et l’argent ont là-bas une valeur si grande ! L’activité matérielle, exagérée jusqu’aux proportions d’une manie nationale, laisse dans les esprits bien peu de place pour les choses qui ne sont pas de la terre. »

Charles Baudelaire, Edgard Poe, Sa vie, ses œuvres
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